Lorsque le sujet pénètre dans l'arène sonore, je préchauffe déjà mes lampes magiques en régie. Mes contrôleurs sont huilés à la main. C'est l'heure. Je me craque les permutations et triple-clique sur une icône symétrique et transparente. Il est tôt, à peine minuit. Le sujet n'est pas seul. Autour de lui, les siens, un ensemble de semblables l'accompagne. Ils font la file, entouré d'êtres similaires. Très vite, le petit groupe se mélange à la foule. Ces trois ensembles de chair imbriqués (sujet, siens, foule) serviront de support à cette prestation vidéo en temps réel. Je ne contrôle pas le son, ni la conscience du sujet. Le premier DJ s'installe, démarre, envoie. Ça tape, ça roule en boules de basses. J'écoute. Mes capteurs audio gercent. Mes cils durcissent et mes cornes pointent. Il fait chaud, là haut. Le processeur censuré de ma tour fumante n'est pas innocenté, ni les réacteurs à magma de mes trois canons à photons foutus à fond, trio léthal braqué sur trois murs de l'arène cubique (le dernier abrite un bar). Le sujet tremble d'anxiété. Je ne le lacherai pas de vue, ni lui ni les siens au cœur de la foule. Celle-ci est encore pâle, espacée de vide. Le son est au sol. La foule s'y fond du mieux qu'elle peut. Ces corps sacrifiés au plan inférieur vibrent, marchent en eux même afin d'obéir à ces fréquences d'origine inconnue. Mes focales s'ajustent via ustensiles gravés, posent quelques étiquettes en chemin et trouvent la gachette. Feu. Au centre du mur, le cercle d'un monde apparaît, dansé par les séquences d'une matière donnée en cadeau. Sous les plantes des pattes, la surface d'une simulation invisible pianote ses vitesses lourdes. Je resserre mon générateur d'accès optique sur la nuque du sujet, afin d'y déchiffrer son matricule. Il est en règle. Au centre du cercle, je trace une croix grisée par le cycle des basses. Coché juste, l'œuf primordial dit son Ô sans parler, puis l'incruste d'abord en filigrane au front du sujet. Chez les siens, pareil en pointillés. L'extase rudimentaire ainsi provoquée en profite pour m'extirper un cristal de la poche et le renifler d'un trait. Mes pépites s'allument et mes jauges applaudissent. L'interface du logiciel ne me calcule plus, ne répond pas. Il fait sombre. La vue retrouvée, j'insulte ma machine, lui crache un pépin au visage et reprend ma route à travers ses grilles numérotées. Le cercle devenu conscient m'invite à créneler son pourtour, puis à le pivoter d'après ses propres axes, peignant ainsi une planète pleine. La mienne, oui, m'en rassasier. Son jaune protéiné, m'en humecter les pous d'ivoire. Pisser couché, puissant. J'ai faim d'hormones graphiques, tactiles et muettes. Le vacarme assourdissant m'inspire des fruits tranchés. Katana au point, je dissèque ce modèle globuleux d'un coup d'algorithme net et sifflant. Le crâne creusé du sujet m'indique un organisme, scanné pli par pli. Il est juteux et croquant. Mes aiguilles circulent à l'intérieur de ce labyrinthe et y inscrivent des aphorismes chiffrés. Dans mes claviers, des muscles sculptent un flux aux couleurs introuvables. Les êtres de chair végétale ne parlent ni au sol, ni au ciel de la foule. Aucun son, ni grinçant ni spongieux n'esquisse de râle englué, ni de cri pointu. Le sujet palpite par les pistons. Ses molettes frétillent, ses coquilles de contacts se fendent. Mes pleurs de joie sucrent sa nuque et l'étiquettent d'un prix d'ami. Sa peau sent l'ours, et jouit d'être enfin mangée par un fruit. Autour de lui, les siens s'inquiètent. Leurs noyaux ne dépassent pas la noix, tandis que son auréole passe de kiwi mou à poivron gueule avant de révéler un lourd piment noir, en boucle. Ce casque en rocher à châtiment l'obsède. Accablé, le sujet cherche à mourir. Sa tête n'est plus que chair, noyaux, pépins, tiges et feuilles. Elle n'est qu'une orange, qu'une pomme de plus. Déviant d'un degré ou deux, je vise les membres postérieurs de l'animal épluchable, puis bloque mes curseurs dans ses attentes. Ce retour au sol alerte le contenu du sujet, et restitue l'aliment mutagène à la surface plâtrée du mur. Le sujet reprend sa petite coiffe d'égo, s'étonne du regard amusé que lui siffle la foule et s'approche de l'un des siens en poème à zéro décibel pile, par pudeur. Un générateur particulaire prend la parole à l'écran du réel. J'ignore qui joue ces mélodies d'orient technique, mais leur saveur m'éveille. Au creux d'une dune audio, je m'accroupis pour insérer douze cartouches de boucles neuves dans la culasse de mon calque arrière et le recouvre d'un masque noir mouvant et percé. Ces flux s'avèrent synchrones. Le sujet bouge et joue dans l'assourdissement le plus anéanti. Ses fentes latérales soufflent des chiffres annulés. Mon premier fond d'espace postule pour jouer une guimauve de vipère en treillis d'avion, dotée d'un effet tunnel à visquosité optimale. Accepté. Le sujet y chute. Déjà finie, cette fin est courte. Je le recueille dans un filet de câbles médicaux, puis le désinfecte avec générosité. La foule humidifiée se retourne l'œil dans la bouche en direction du passionnant vortex aussitôt refermé. Guidé par ma plus belle boucle de feedback progressif, la conscience du sujet pénètre dans le second calque, écrin premier des fruits toujours affichés au mur cru. Mes modules d'appétit cliquent sur ok, dans la fenêtre d'entropie. Le fruit se coince ici. Ni repu ni satisfait, le sujet se racle la forge sans parvenir à l'expulser. J'interroge une touche bleue et carrée. Le fruit, multiple et rouillé, grouille en tas d'asticot, puis en boule de riz sans sauce ni wasabi. La sphère blanche est tendue, bien paramétrée. Quelques rebonds rythmés percutent le réservoir du sujet. Pressé par ce contact minéral, il s'extrait du limon d'amidon et se fraie une urgence à travers le pâté de foule qui lui sourit de son aura malformée. Une fois le sujet en dehors de l'arène, la musique freine, s'évanouit. Je coupe. L'ensemble de la foule, les siens compris, s'observent avec une imagination rigoureuse en attendant son retour d'urinoir. Le sujet accède à celui-ci au fond d'un couloir en damier d'émail. Il s'y soulage avec onctuosité. Là haut, je sue. J'essorre mon panneau de préférence, puis manipule quelques étagères de manuscrits sans reliure, en attendant. L'infâme et infini flux cyclique reprend dès la porte métallique entrouverte. Le sujet a fini d'uriner. Il est de retour. Dans un souffle parfait, la foule s'esclaffe de sa braguette ouverte et clignotante. Honteux et diminué, il en coupe l'alimentation électrique et se réfugie vers le bar. Sa voix sans air s'adresse à une application de commande qui valide ses désirs sans broncher. Délesté d'une demi pièce d'or, le sujet s'empare de sa canette de capsaïcine fraîche et avance vers le centre de l'arène, guidé par ce sol qui parle sans langage. Nerveux et fatigué, je rate un clic. La foule prend son élan par le dessous. Boucle décalée, le sol frappe alors les pattes et non l'inverse. Le sujet s'en rend compte à l'instant où je fait feu à nouveau. Cette nouvelle salve mentale implique un œuf à l'envergure inédite. Crevée aussitôt par mon meilleur curseur carré, sa croûte révèle un cloporte infantile de dimension infinie. J'étire ses nerfs, fait crépiter sa pulpe, ses glandes. Le sujet salive, pris à nouveau dans ma transe orgiaque et pourrie. À la vue de ces images malodorantes, il devient sujet à d'alarmantes crampes de joue. Poussé par la nécessité, il désamorce sa cartouche de jus et s'en abreuve le tube. La nausée persiste, malgré l'élégante, l'arrachante, l'inhéritable souffrance offerte à sa vie intérieure par ce concentré de piment invisible. Ça l'aide, un peu. Je riposte par un flou directionnel appliqué à sa glotte. Parfait, il s'étouffe. D'une ligne diagonale de code pur, j'invite le cloporte déjà invoqué à chatouiller ses intestins de l'intérieur. Irrité puis mis en échec par une enjambée maladroite, le sujet régurgite un litre mexicain encore tiède sur l'un des siens. Nappé de napalm, l'accolyte s'évapore dans un nuage persistant. Noir d'humiliation, le sujet recule, tympans bouchés, suivi d'un œil rond par la foule intime et ondulatoire. Accès déverrouillé. J'accède au dossier mental du sujet à partir de son adresse d'anxiété. Ça lui pique les neurones, en mal. Il se recroqueville en vain. Mon tapis d'organes optiques décortique ses reliefs, étudie ses constantes. Correspondance effectuée. Depuis un dossier caché, ma flèche de sélection fait glisser l'ombre d'un animal dans la case la plus proche. Côté jardin pénètre un clébard d'or noir, au poil ras et coupant. Je sculpte sa silhouette vectorielle d'insertion et le dépose dans l'échine du sujet, au chaud. Celui-ci hurle de douleur en silence et maudit cette foutue musique, tenue à tort pour bourreau. Le cloporte établit son bivouac dans l'aine gauche du chien, dont il promet de chérir la paix. Je les adoube tous les deux d'un double-clic et ouvre le sous-dossier d'où ils sont issus. C'est un faux marécage. Mon curseur inoxydable y plonge par grandes goulées, respire à la surface et y replonge, encore et encore, jusqu'à enfin ressortir garni d'un chat noir élastique et collant. J'enroule celui-ci sur le chien endormi. Empilement accordé. Bip. Le manuel d'utilisation m'ordonne d'interrompre ici l'érection du totem. J'en ferme le menu et pivote vers le moteur physique du jeu, où je m'aventure dans les méandres de la génération particulaire. Afin d'économiser de la mémoire vive, je descend toutes les variables au minimum. C'est peu, mais ça peut suffire. Éléments générés. J'insère une épine de shampooing dans la narine du chien, et une poussière d'aluminium dans l'oreille du félin. Le sursaut prédateur est partagé. En trois images, le ventre du sujet devient l'arène russe d'un combat sans épée. Des griffes perforent des peaux, des crocs effritent des griffes, des fluides se répandent... Toujours au sol, le sujet convulse. Après avoir synchronisé mon rictus à ses spasmes, je pousse le contraste et la saturation au maximum. Trois plaques plus tard, il s'éveille au fumoir. Il va mieux, mais demeure écœuré. L'un des siens l'aide à se relever, afin qu'il rejoigne le son au plus vite. Je réactive mes modules de simulation. Depuis un dossier de téléchargement, j'importe un pack de cratères hors de prix et l'applique sur sa colonne vertébrale. J'assigne les valeurs de mes potentiomètres midi à l'opacité de chacun des disques osseux et revêt mes tentacules tactiles. Par palpations rythmiques millimétrées, j'oriente le centre de gravité global du sujet. Chaque vertèbre, munie d'un panneau de contrôle miniature, s'offre aux expériences les plus précises. D'un trait dur, je connecte l'atlas au coccyx. Liaison terminale, boucle enflée, cette astuce a plusieurs mérites, dont la gloire permanente. Le meilleur de ces avantages s'observe sur le visage effacé du sujet. Des tressautements, des crispations apparaissent et trahissent le chaos industriel qui règne au cours de ce corps maudit par moi-même, grâce aux flux graphique infligé non seulement au sujet, point focal de la prestation, mais à toute la foule, elle même composé de sujets indépendants dont je ne me soucie pas. Les siens sont ces éléments de la foule auquel le sujet est davantage relié, par conviction quantique. Là, il s'abandonne au son. J'agrippe mes six manettes et entame la construction d'un petit royaume alcoolique et drapé d'oriflammes, au cœur d'une meule en plein affinage. On y danse, lors de spectacles arrosés. Dans le cœur d'or fondu, des lampions circulent comme un hommage à la lumière de la croûte. Le sujet, confronté à ces contes pétris d'ennui, happé malgré lui dans ce non-sens irritant, reprend ses esprits. Je connecte ses vertèbres 6, 8, 9 et 13. Sous ses dents, un éclair lui scie la moelle. Une haine grandit. Satisfaisante, esthétique. Le sujet désire entraîner dans son ultime chute le plus grand nombre de consciences individuelles possibles. Optimisation en cours. Le sujet songe aux fourmis, ce livre à la fois nul et parfaitement pratique. Sans doute cet ancien lecteur est-il influencé par le stroboscope circulaire d'insectes tournoyant que je lui injecte à présent, autour d'un cube désertique. Les fourmis noires circulent avec passion autour d'une alarme rythmique. La foule se disperse en gestes et en regards, elle se divise, permute ses parts et se réécrit sans brouillon, à l'encre vive. Là, le regard du sujet s'attarde. Sa trajectoire est nette. Un élément singulier se détache de la foule. C'est un objet. Elle est somptueuse, bien entendu. Roses et translucides, ses courbes affirment tous les contraires du monde. Le déhanché de sa graisse en escalope me chatouille la carte graphique. Quant au sujet, il est en transe empêchée, trop étourdi par ce désir solennel, celui d'enfin accéder au portail de chair fendue et limpide, au fruit répandu, si peu rare et pourtant si cher payé. Je change de deck et passe à des séquences de coïts végétaux forcéss. La foule savoure ces mets variés, l'œil toujours vissé sur le sujet, à l'affut de ses moindres pas infondés. Elle juge en silence mais avec fermeté. Le sujet tente une approche. Depuis quelques secondes, il partage l'euphorie de l'arène avec cet objet qui vibre à proximité. Il lui adresse un silence curieux. L'objet répond par un regard à tranchant d'acier. Le sujet perd un organe. L'air est calme, aucun pet floral. Il est temps. J'augmente la vitesse du vent. Le sujet devine une très légère brise, petit baiser de menthe sur l'épiderme. Cette brise initiale devient légère. En moins d'un brin d'herbe, c'est une petite brise qui s'empare du sujet dans l'unique but de le tourmenter. J'augmente l'allocation de mémoire maximale autorisée puis me penche à nouveau sur l'échiquier tactile d'où ajuster les variables les plus courantes. J'automatise l'augmentation de la vitesse du vent. De jolie brise, le sujet se retrouve assailli par une bonne brise insupportable. Puis, horreur inexpugnable, un vent frais. Le seuil du non-retour est franchi. Le sujet se sait condamné à jamais par ces courants d'air évolutifs, et s'agenouille pour mieux implorer le sol rythmique dont les contorsions ne cessent d'engager d'avantage sa conscience dans la double hélice audiovisuelle dont je suis à moitié responsable. Grand frais, ça souffle fort. La température fait souffrir la foule. Elle se plaint sans cris de guerre, ni slogan. J'invite un tapis de lourdes précipitations. Sorti d'un couteau à hélice, un coup de vent fauche le sujet à la gorge, sans humour même à noircir. En réponse au fort coup de vent affuté qui suit, ma simple pluie devient grêle de blocs givrés à pétanque. La tempête chante en déchirures, tue. Violente tempête. Le sujet vit consciemment son agonie, lorsqu'il périt sous les déflagrations d'une bombe météorologique terminale. Fondu au calme. Des restes du sujet s'extirpent une plume, une patte. Un bec, une fois sa verticale obtenue, pointe au ciel et tire l'animal ailé qu'il ponctue. Jaune et rougeoyant, cet oiseau apparait sur les 3 murs intérieurs du cube. A peine redressé d'entre les morts, le sujet, devenu personnage par miroir, observe son double tousser autour de lui. Le vent n'était pas vrai. L'oiseau existe-t-il ? Oui, dans ce triple écran réel. Les néons blancs se rallument au rythme de la mort du son. L'oiseau s'évapore dans un rai bleu. Le sujet lui, rejoint les siens pour faire after. Je me débranche et tombe raide mort.