J’ouvre mon logiciel comme un animal, pour y plonger mes mains visqueuses de faux devin fou et irrattrapable. Ma composition comprend quatre calques. 1, 2, 3 et 4 : du sol au ciel. Le premier calque contient une terre plate et rectangulaire. Celle-ci est répliquée à l’identique, par un miroir placé sur son côté droit. Chacune de ces deux parties s’affiche sur un écran distinct. Ce sol symétrique est en partie dissimulé par un masque de nuage noirs que contient le calque 2. Ce cache est étiré afin de couvrir le fond et son reflet. Ainsi, il révèle des zones différentes du même arrière-plan, sur chaque rectangle blanc. Les deux écrans sont suspendus sans accroche. Ils sont tenus en place par le câble qui pénètre le VP depuis mon laptop. Ce serpent noir est crucifié avec méthode, le long de son meilleur trajet. Le calque 3 est exclusif à l’écran gauche, le calque 4 à l’écran droit. Parfois, ils diffuseront la même boucle, en décalé. Le plus souvent, ils afficheront chacun ce qui leur plait. D’abord, je crée une composition dotée d’un seul deck, et je tire en longueur, un gros flux. Dans l’idéal, je superpose verticalement les boucles qui vont bien ensemble. Envoyer une pâte-vidéo, c’est créer un être vivant, plus vivant qu’un animal et pourtant, cet être est déjà mort. Lorsqu’enfin il meurt, il ne perd pas vraiment la vie. Cet être est constitué d’énergies. Un courant électrique circule à travers son corps de lumière et lui offre un souffle narratif. Un deck (quatre rangées de douze clips, ou douze colonnes de quatre clips) est un alphabet provisoire, une réserve de langage non-verbal, cyclique et combinatoire. La boucle, pourtant mouvante, vit sur un mode pictural, une identité fixe. Sa durée d’affichage est simplement plus courte que celle de toute peinture sur chassis qui finira tôt ou tard broyée en lambeaux de poussière. L’objet d’une boucle vidéo, qu’il s’agisse d’un fond à bords perdus, d’un module central, d’une texture d’ornement ou d’un masque vaudou, peut changer. Mais sa répétition, si tant-est qu’elle advienne suffisamment de fois, la rend « fixe » à certaines fonctions de l’esprit, à l'instar d'une peinture. Une peinture spéciale, qui a ce je ne sais quoi d’intense que même un Kandinsky ne peut espérer atteindre. Le mouvement simulé par la multiplications des images. Un clip en boucle est un ensemble d’image fixes, d’abord perçu dans le temps. Puis, il est perçu hors du temps, s’il est observé assez longtemps et concentré pour que l’esprit transcende, par un curieux miracle cérébral, cette répétition dont il n’à que faire. C’est par delà, au travers de la boucle que celle-ci révèle tout ce qu’elle n’est pas. Le flux devient toujours présent voire éternel, bien qu’agissant à travers cette musique temporalisée. Sa dimension cyclique produit un effet d’arrêt, ou d’étirement infini. Ces glyphes mutants peuvent s’assembler, à la manière de lettres, de mots, de phrases voire de paragraphes entiers, possédant chacun leur écriture interne propre et communiquant avec celle des autres caractères qui s’y joignent, par transparences ou temporalités. Un mot, une phrase, un pied par dessus et non plus après l’autre. La qualité avant la quantité, voici l’épitaphe populaire de toute pratique. Écrire une seule phrase parfaite ou un dessin sublime ne suffit pourtant pas. On peut envisager l’inverse, et mettre l’accent sur la quantité, n’en déplaise aux puristes farouches et sans doute nazis qui me traiteront de gros dégoutant. Visu = soupe visuelle populaire. Servir une soupière pleine de soupe délicieuse, c'est gratifiant. J’aime préparer des fluides : - Soupes de légumes - Jus de fruits - Rhume arrangés - Sauces pimentées - Liquides à vaper - VJ sets La personnification des plantes hallucinogènes, c’est bien vu (merci canna v2). En soirée, les gens font pas gaffe aux images. Dans une expo, les gens font trop gaffe aux images. Ce qui est cool avec le visu, c’est que je m’en tape. Ce qui est cool avec l’art contemporain, c’est la gloire, l’argent et les femmes à profusion. Si les clips sont des lettres, alors par 2, 3 ou 4 ils forment des mots. Ceux si s’écrivent à la verticale et en diagonale, mais jamais à l’horizontale. Leurs diffusions superposée dans le temps sont des phrases. Un deck est un paragraphe. Une composition, un chapitre. Un tunnel doit toujours être joué à l’envers. Il ne s’agit pas de faire avancer le sujet dans quoi que ce soit, mais bien de le faire tomber dans le plus profond des précipices. Ok, c'est ce soir.